Apprendre, chemin faisant et plaisant

Yann est enseignant de mathématiques en lycée. Cela fait longtemps qu’il enseigne et la routine qui s’installe lui pèse. De plus, il trouve qu’une de ses classes n’est pas très vivante. Il a beau utiliser des méthodes participatives, les élèves répondent peu, leurs activités manquent cruellement d’initiative. Yann espère seulement que lui et ses élèves soient en développement, ou que l’activité en classe fasse émerger[1] plutôt du savoir et des compétences que de l’ennui.[2]

Il a de nombreuses idées pour réaliser cet objectif mais cela le met sans arrêt face à des dilemmes qui sont aussi nombreux que les idées !

Selon son point de vue, une pratique idéale donne du temps pour un accompagnement individuel aux étudiants et favorise les interactions entre les étudiants de façon à, dans une approche cognitive, favoriser la psycho-cognition, puisque « apprendre est tout sauf im-médiat ». Elle donne aussi du sens en mettant en perspective, en enrichissant…Mais entre une pratique idéale de l’enseignement et la pratique réelle souvent très contrainte par le temps, les institutions et les réalités des acteurs, comment peut-il diminuer la distance?

Son intuition (désir, hypothèse, espérance ?) est que les nouvelles technologies devraient permettre de résoudre certains de ses dilemmes, permettre des activités autonomes, collectives et peut-être dynamiser ses élèves ? Il interroge le réseau social d’APPRENDRE2.0 « je désire utiliser des outils du web en classe, mais je n’ai pas beaucoup de temps ni d’énergie à consacrer à cela- Que me conseillez-vous »

C’est ainsi qu’il découvre JogTheWeb. C’est un service du web qui permet de rassembler et commenter des ressources du net. L’idée initiale de son créateur[3] est de donner les moyens à chacun de rassembler ses favoris de manière cohérente et commentée, voire de construire des supports à un chemin de pensée. C’est un outil donc pour la gestion de connaissance dont l’argument premier est que, si une recherche sur un sujet est erratique et peut, chemin faisant, se dessiner à l’aide d’un mind-map, les moyens de sa transmission utilisent nécessairement le fil d’un discours qui a une logique linéaire.

Ce service est accessible à tous, et pour tous les usages mais, surprise, tous sont liés à l’enseignement. (cours de profs ou exposés d’élèves)

Quand les utilisateurs parlent de ce qu’ils produisent (sur leurs sites scolaires ou dans des blogs) ils le désignent du terme de  « Jog ». Voilà un usage naissant intéressant à observer ! Comment cela peut-il faire évoluer la relation pédagogique ?

C’est à Yann que j’ai proposé d’accueillir dans le sein de sa classe, mon activité de recherche sur ce sujet. Il suffisait qu’il utilise JogTheWeb pour enseigner, qu’il me laisse observer l’activité et, en échange, il pouvait me demander toute l’aide dont il avait besoin et surtout toutes les évolutions qu’il voulait sur le produit JogTheWeb.

Yann est un enseignant très méticuleux. Il sait exactement ce qu’il veut faire avec ses élèves et comment le leur présenter. L’idée de bricoler un support de cours en juxtaposant des ressources produites par d’autres l’a, dans un premier temps, rebuté. Il était sûr de ne pas trouver un cours aussi bien que ce que lui voulait faire ! Ce jour-là, j’ai dû insister pour l’amener à considérer les outils pédagogiques que d’autres enseignants avaient généreusement publiés. Très vite, Yann a reconnu qu’il trouvait finalement aussi bien et même mieux que ce que lui aurait pensé faire. Quelle joie de trouver sur internet une telle compagnie ! Le talent et la générosité réunis sont le terreau de la plupart des blogs pédagogiques.

Les élèves n’ont pas du tout été gênés par l’utilisation de JogTheWeb en classe. Au contraire, Yann obtint très vite l’effet escompté : les élèves étaient « plus vivants » ! Restait pour moi à savoir pourquoi !

En salle informatique, les élèves sont deux par deux sur un ordinateur. Ils découvrent le Jog[4] que Yann leur a préparé et qui alterne éléments de cours, exercices et quizz qu’il a lui-même rédigé. Les exercices sont plus variés que sur des supports papier. Il y a toujours le moyen de trouver des exercices interactifs[5], des vidéos pour illustrer ou enrichir les activités. Yann a trouvé des ressources fabuleuses qu’il n’aura jamais le temps de présenter en classe. Qu’importe, elles sont à la fin des jogs. Les élèves les plus rapides y gouttent dès qu’ils ont fini le minimum requis, les autres qui les obsevent de loin, voient leur curiosité aiguisée et retournent sur le jog le weekend pour aller découvrir ce que l’enseignant a installé dans le Jog, sans qu’aucune injonction spécifique ne leur ai été faite à ce sujet.

Nous n’en sommes pas encore à comprendre toutes les raisons de cette activité soudaine, mais nous en mesurons les premiers effets : l’hétérogénéité du groupe se lisse… par le haut.[6]

L’intérêt pour les Technologies était-il le seul élément qui provoquait ce sursaut d’investissement de la part des élèves ? En classe, nous observons des élèves qui pour aider leur voisin, miment les processus physiques décrit par les exercices proposés. Cela a pour effet de dupliquer le contenu verbal de l’énoncé en mode kinesthésique. Le voisin comprends « Ah, c’est que ça ! » et continue son travail « C’est bon, c’est bon, laisse, je continue tout seul ». Les applications interactives où les élèves peuvent « saisir » des objets géométriques permettent d’enrichir les contenus avec des redondances dans différentes modalités de gestion mentale et les élèves sont plus libres, du fait de l’autonomie dans le travail, pour mettre en œuvre des modes cognitifs qu’ils privilégient.

Nous observons aussi que la nature des échanges entre les acteurs de la classe change. Quand ils sont en classe normale et qu’ils s’entraident, leurs propos portent beaucoup sur les « objets » de leur environnement : « C’est quoi la question ? » « T’as ton cahier de cours, je l’ai pas pris, tu me le prêtes » « qu’est-ce que tu as trouvé à la question 2 » « Monsieur, il faut tout faire dans l’exercice 8 ? ». Quand les élèves travaillent avec un jog, l’enseignant a juxtaposé les consignes (médiations méthodologiques mais aussi d’enrôlement et de maintien dans la direction[7]) au-dessus de chaque ressource choisie de la Toile, activité ou cours. Cela officie une rémanence de cette médiation qui n’a pas besoin d’être répétée ! Quand les élèves hésitent à propos de ce qu’ils doivent faire, ils lèvent les yeux et retrouvent la consigne. Quand les élèves ont besoin d’une indication, (cours ou solution) elle est accessible à un clic d’intervalle. En effet l’enseignant a choisi des exercices qui présentent des liens vers la solution ou le cours relatif à la difficulté en question… Est-ce que cela va vider la classe des interactions qui l’habitaient auparavant ? Non bien sûr ! Parler, avoir des contacts avec son voisin proche, nourrir la relation avec ce qu’on a en commun ou enrichir l’activité de ce que l’autre apporte est un besoin naturel[8] Puisque tout est dit concernant les objets de l’environnement de travail, les propos des élèves portent sur l’heuristique « pourquoi as-tu choisi le deuxième théorème », « Comment on fait pour savoir si le point appartient à la figure »… Ils ont des échanges verbaux qui ont une plus grande portée sémiotique et plus d’effets dans la construction des savoirs.

La parole de chacun apporte plus au groupe et trouve sa place. Par son activité d’apprentissage, le sujet contribue à son propre développement et à celui de son environnement immédiat et distant.

L’apprentissage est motivé en premier ressort par une recherche de plus de viabilité. Le sujet va vers le groupe pour y trouver des moyens pour sa survie et son développement.[9]. Une grande étape se passe quand, ses compétences, son autonomie, sa confiance se développant, le sujet peut aller vers le groupe pour lui apporter son concours. Cette étape s’accompagne selon F.Dolto et J.Lévy d’un développement des capacités cognitives[10].

Lorsque nous voyons les élèves participer de plus en plus au développement et aux apprentissages de leurs camarades[11] et qu’en même temps nous leur découvrons un rapport au savoir vivant et dynamique. Il nous semble bien qu’un autre rapport à la classe et au monde est en train de se fonder.

Donc là t’as quoi ?

R. Ah non ya un peu plus que R parce que c’est penché.

Mais attend, il parlait du périmètre, ça faisait 2 πR le tout

Mmm

Sauf que là tu a un πR et un deuxieme πR , ça fait 2 πR . Et donc le périmètre là…

Ça , c’est la moitié du cercle.

Alors c’est πR

Et là ?

Ça c’est la moitié du…

C’est l’aire du , ça c’est le demi périmètre.

Ça c’est le demi périmètre et ça aussi

Et donc là ce périmètre il vaut 2 πR.

Sauf que  πR est là.

2 πR divisé par 2, ça fait πR

Oui, mais si là il y a πR et là il y a πR ça fait quoi ?

Ainsi le supplément de « vie » constaté dans la classe n’est pas lié à la nouveauté, ni aux modalités technologiques mais à l’évolution des contenus des médiations pédagogiques qui s’effectue du fait de cet outillage. Cela apporte surtout un plaisir partagé qui colore le climat de la classe, satisfait tous les acteurs et favorise leur développement…

Après quelques mois d’usage, Yann a demandé le développement de moyens pour contextualiser les travaux qu’ils présentaient à ses élèves, annoncer le sujet, la stratégie et les compétences mises en jeu. [12]

Nous avions déjà été surpris des inventions des premiers utilisateurs qui trouvaient des moyens d’introduire des contenus personnels dans ces jogs. Des pages de garde ou des illustrations ont été construites et mises en ligne dans des blogs personnels spécialement pour venir égayer et enrichir des jogs. Il ne fallait pas que ce soit réservé seulement à ceux qui ont une double compétence Prof-Webmaster ! Nous avons donc créé la possibilité de composer des pages personnelles de la façon la plus aisée possible. D’autres évolutions ont été pensées en regardant les effets de l’usage sur les usagers dans le cadre de cette recherche menée au CIRCEFT [13] .

JogTheWeb a donc été ajusté chemin faisant de façon à optimiser l’utilisation en classe en contrecarrant les effets réputés néfastes de l’utilisation des ressources du web (saturation cognitive) et en augmentant les effets réputés positifs (l’utilisation de modes  de médiations diversifiées) pour l’apprentissage. Tout cela en le laissant assez simple d’usage pour que tous puissent sans servir sans difficulté, élèves ou enseignants … Le métier d’enseignant est suffisamment complexe pour ne pas les obliger à développer une double compétence de technicien avant que de pouvoir mettre les TICE au service de son enseignement.

Aujourd’hui 12000 enseignants sont inscrits et éditent régulièrement cette nouvelle forme de support d’activité scolaire. Ils ont inventé un usage que j’observe dans le cadre d’un doctorat, de loin en suivant toute la production des jogs et de prêt en allant observer en classe comment les nouvelles technologies font évoluer la relation pédagogique.

Certains enseignants demandent à leurs élèves de produire des parcours pour leurs camarades. Chercher des ressources, argumenter leur crédibilité, bâtir un argumentaire et exposer le sujet à leur camarade développe chez les apprenants des compétences propre à faciliter leur professionnalisation future.


[1] L’activité qui fait-émerger du sens ou du savoir est, selon la théorie de Francisco Varela, l’Enaction.!

[2] Sous l’angle de vue de l’Enaction, cela est simplement une caractéristique du vivant et un premier SineQuaNon de l’apprentissage!

[3] Rémy Wilders, www.kmbpatners.com

[4] http://www.jogtheweb.com/run/A5Bt2XkBpFmp/Le-Barycentre-Groupe-1

[5] Rechercher « activité flash, matière, sujet , niveau » sur internet

[6] L’expérience est renouvelée plusieurs fois dans des classes de 4ème et de 1ère.

[7] Bruner « Savoir-faire, savoir dire »

[8] Quelques ados sont très isolés. Ils arrivent seuls avant le groupe, repartent seuls aussi et ont peu d’interactions avec leur groupe. C’est un comportement qui est semblable dans l’environnement de la classe traditionnel qui ne disparait pas avec l’introduction des outils TICE.

[9] Selon Jacques Lévy, C’est une pulsion de Moi Groupal interne.

[10] Psychanalyse et pédiatrie, F. Dolto, ; Pour une anthropologie des savoirs scolaires, J. Lévy et M.Dévelay http://www.cahiers-pedagogiques.com/spip.php?article879

[11] Ce plaisir-là, nous le caractérisons comme lié à la résolution d’une pulsion de Moi groupal externe

[12] Voir à ce sujet le blog lié à ma recherche sur lequel je propose des « bonnes pratiques » pour créer des jogs d’enseignement http://blogue.jogtheweb.com/bp/

[13] Centre Interdisciplinaire de Recherche Culture Emploi Formation Travail – UPEC

Lien vers l’article scientifique relatif à cette expérience
Toile et Moi Groupal

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Un Commentaire

  1. Thaliane says:

    J’aurais adoré vivre ça en tant qu’élève ! Et surtout j’espère que mes loulous (encore en primaire) en profiteront pendant leur scolarité : voici des moyens de rendre véritablement les enfants plus intelligents individuellement ET ensemble, d’embarquer aussi les élèves les plus en difficulté

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